Doux amer

Publié le 22 Novembre 2007

C’est un peu Zola au 21ème siècle, des petites histoires douces-amères de fortunes faites et défaites, d’envies frustrées, d’égoïsmes qui ne veulent pas dire leur nom.
Hier soir à la télévision il y avait un court documentaire sur le dépôt-vente de produits de luxe érigé en institution, Komehyo *, et les usagers qui viennent essayer d’y vendre leurs trésors, espérant.......des choses très diverses.
 
La jeune femme est accompagnée de sa petite fille. Elle sort avec précaution de sa protection en tissu un sac Vuitton entièrement lamé argent :
-          Je l’ai acheté sur Yahoo Auction, mais je ne sais pas, je ne le sens pas, le vendeur m’était inconnu,... je ne sais pas, j’ai des doutes, ça sent le faux à plein nez....
Le vendeur est attentionné. C’est un jeune homme rassurant qui rentre dans le jeu des préoccupations des clients. Son but : les satisfaire... mais en y gagnant. Il examine le sac, les poignées encore dans leurs gaines de plastique, l’intérieur parfaitement neuf :
-          Un vendeur nouveau, peut-être... et pourquoi avez-vous décidé de l’acheter?
La jeune femme n’a qu’une préoccupation : elle veut savoir si son sac est vraiment un Vuitton ou pas :
-          Le prix... il était vraiment inférieur à ce que j’avais vu pour ce produit... Vous pensez que c’est un vrai?
Elle l’a acheté 180 000 yens. Le vendeur refuse de lui dire si oui ou non, c’est un vrai Vuitton, mais dans son esprit il n’y a pas de doute. C’est d’ailleurs confirmé discrètement par un collaborateur, qui vérifie le prix du marché, environ 238 000 yens :
-          Vous voulez le vendre?
La jeune femme ne dit pas clairement oui, ou non; en fait elle veut juste être rassurée et qu’on lui dise qu’elle ne s’est pas fait avoir :
-          Vous m’en proposez combien?
Le vendeur derrière son guichet haute protection, sort sa calculatrice et lui annonce :
-          160 000 yens.
Elle est un peu décue :
-          Hum.....
-          Vous pensiez en obtenir plus?
Le vendeur manipule les touches de sa calculatrice :
-          180 000 yens... qu’en pensez-vous?
La jeune femme exulte. En quelques minutes, le prix est monté de 20 000 yens... elle a donc fait une affaire!!! Son mari n’est pas au courant; c’est un petit plaisir qu’elle s’est fait en rognant sur l’argent des courses... elle le mérite bien.
-          Non, finalement, je ne sais pas si je vais le vendre. Merci quand même!
Et, avec sa petite fille, elle redescend l’escalier étroit qui mène vers le théâtre de ces tractations, à l’arrière du bâtiment étincelant dont les vitrines regorge de tous ces trésors que les gens viennent y acheter et qui ont des histoires diverses.
 
Comme cette cuillère en or, dont la propriétaire, une vieille dame d’environ 70 ans, explique en se trémoussant, toute gênée d’être là, mais excitée à l’idée qu’elle va s’en séparer :
-          Je ne l’ai jamais utilisée....
La cuillère, massive, repose dans son écrin. Le jeune homme du guichet est attentif sous son casque de cheveux gominés.
-          Pourquoi désirez-vous vous en séparer?
La vieille dame hésite... bredouille :
-          Si je meurs, il n’y aura personne.... on se disputera.... je ne l’ai jamais utilisée... c’est mon amie qui m’a encouragée à l’acheter...
Le jeune homme soupèse l’objet, consulte le cours de l’or; il a déjà fait ses calculs, mais il voit que la cliente a besoin d’encouragement :
-          Vous l’aviez achetée combien?
La vieille glousse un peu, s’excite de plus en plus :
-          Oh.... je ne rappelle plus trop, c’était il y a longtemps, mais c’était cher....
-          Je vous en propose 40 000 yens.
Tout d’un coup ça lui revient!
-          Mais.... je l’avais achetée 50 000 yens! Oh, la, la.... que faire, comment faire... si je meurs ce sera terrible...
Quand elle l’a achetée, le cours de l’or était relativement haut; il a baissé et récemment est de nouveau à la hausse. L’acheteur de Komehyo sent qu’il peut rester inflexible... un peu de patience et il va faire une bonne affaire....
-          Je vous les donne en liquide quand vous voulez...
La vieille salive, elle n’en peut plus. Elle s’est mise sur son 31 pour l’occasion.
-          Bon, .... c’est vrai, si je meurs, on ne sait pas ce qu’il va en être fait.... J’accepte...
Elle signe le papier, encaisse son argent qu’elle met dans la poche intérieur de son chemisier. Il y a quelque temps on lui a arraché son sac. Avec son vieux, ils vivent de leur retraite, alors.... Le journaliste lui demande ce qu’elle va faire de son argent :
-          Je vais aller faire un bon gueuleton, avoue-t-elle.
-          Vous aller chercher grand-père, alors.....?
-          Non, non, il est en chaise roulante, alors vous pensez bien! Non, non, j’y vais toute seule; vous savez, j’ ai vu un restaurant japonais... c’est mon rêve de manger un repas luxueux....
Et elle part, son foulard de fausse soie au cou, en tâtant ses billets sur sa poitrine, elle part baffrer avec l’argent de la petite cuillère en or....
 
Au guichet de Komehyo se présente un jeune homme. C’est un gigolo; il y a quelques mois il avait atteint les sommets de son art, il était célébré, choyé, les femmes l’inondaient de cadeaux; il était Number One dans son club. Il vient justement vendre un sac Dior Homme qu’on lui a donné en cadeau. Il le pose sur la tablette du guichet, il en sort toutes ses affaires et le présente à l’acheteur. Neuf, ce sac vaut environ 160 – 170 000 yens, mais il est dans un piteux état... le gigolo est assez désespéré; il était Numbe One, oui, mais depuis il s’est laissé allé, sa santé en a pris un coup, bref plus de pourboires, plus de cadeaux, plus d’intéressement sur les bénéfices du club, il faudrait qu’il ait à nouveau le feu sacré. En attendant, quelques milliers de yens lui seraient bien utiles.
L’acheteur a bien saisi la situation; il en voit plusieurs par jour :
-          La ligne Dior Homme a du succès.... c’est une belle ligne...
Oui, mais les coutures sont défaites à plusieurs endroits, la doublure est tachée, le cuir râpé... s’il le vend ce sera environ 16 000 yens maxi :
-          Je vous en offre 10 000 yens.
Le gigolo, lui non plus n’est pas dupe; il ne va pas perdre son temps à prétendre que son sac vaut beaucoup plus, mais il sait qu’il peut, qu’il doit marchander. Ils sont un peu dans le même business, vendre de la poudre aux yeux.... :
-          Vous pouvez faire un petit effort... 15 000 yens?
Il a visé haut et au bout de deux essais, il en obtiendra 13 000 yens, des billets qu’il met dans son portefeuille de marque après avoir fourré toutes ses affaires dans un sac papier, offert gracieusement par Komehyo. Et il s’en va, son gobelet Starbucks à la main. Un signe que les affaires reprennent????
 
*Note: "le grand magasin du recyclage" comme dit la pub, en fait un développement local des pratiques traditionnelles de recours aux prêteurs sur gages, ce qu'on appelle ici les Shichiya, que l'on trouve un peu partout et chez qui on va déposer des objets dont on espère tirer un peu d'argent, électro-ménagers, coupons d'achat....mais qui font avant tout commerce de produits de luxe de seconde main, utilisés ou non.

Rédigé par Baiya

Publié dans #Dans les médias

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :